Loire-Atlantique

0802_saint_nazaire56_3 A Saint-Nazaire, ceux qui ont un parapluie sous la bruine ne sont pas de Saint-Nazaire. Là-bas, la pluie n’est ni une péripétie, ni un contretemps ; elle fait partie du décor mais ne fait pas fondre. Le matin, sur le boulevard Albert 1er, les retraités prennent le frais sous les gouttes sans sourciller. Plus tard, les collégiens reviennent du McDo sous l’averse comme si de rien n’était, les cheveux collés au front et les bouches jointes, où se déchaînent d’autres tempêtes. A son tour, on avance donc la tête au vent, le pébroc protégeant l’appareil photo, observé par des autochtones humides, la parka bien vite trempée mais0802_saint_nazaire3_2 le corps en mouvement, entre les coques, les paquebots, les grues et les cargos, au milieu des cris des mouettes et des plaintes de l’acier sous les presses, derrière la tôle des ateliers. Au fond d’un bassin, le Poesia est terminé et les premiers membres de l’équipage italien viennent le découvrir avec ferveur ; les yeux levés au ciel, ils admirent sa robe blanche et sa cheminée qui fume déjà ; pour un peu, on se croirait place Saint-Pierre. En face, dans la forme Joubert, le Jasmine Knutsen est en cale sèche pour maintenance. Sous sa coque immense, deux playmobils minuscules donnent une idée de la taille du tanker, si haut et démesurément long. Face à ce monstre, on ne souhaite qu’une chose, qu'il ne se rompe jamais, ni en mer, ni dans l’estuaire.

0802_saint_nazaire38_2 Le soir a la bonne idée d’apporter le brouillard et de chasser la pluie. On se précipite pour refaire le parcours de l’après-midi et chasser les ombres, les lumières artificielles et les scintillements de l’eau. Les rues du port qui serpentent entre les hangars sont0802_saint_nazaire54_3 désertes. Seules quelques voitures circulent dans la nuit déjà tombée et les ponts mobiles semblent s’écrouler sous leurs pneus qui les traversent bruyamment. L’ambiance est lugubre. On se retourne plusieurs fois pour vérifier qu’il n’y a personne, le doigt hésitant sur le déclencheur ; on pourra toujours dire plus tard que le flou est artistique… La coque du Jasmine Knutsen n’est plus rouge mais sombre, comme les grues, le ciel, l’eau des bassins, le bitume. On se retourne encore ; dans cette impasse mal éclairée, on reste dans la voiture, les coudes en appui sur la vitre ouverte, en se persuadant qu’il s’agit simplement d’être plus stable. Mais alors pourquoi laisser le moteur tourner ? On rentre vite.

Le lendemain, direction La Baule-les-Pins, la plage et les souvenirs. De la place des Palmiers, on ne voit0802_saint_nazaire70_3 que le ciel, la mer n’apparaît que dans les derniers mètres de l’avenue Lajarrige, à la hauteur de la librairie, qui vendait des Malabars à l’orange, qui ne les vend plus. Il suffit de fermer les yeux pour que des 0802_saint_nazaire77_2 odeurs de crème solaire flottent dans l’air d’hiver. De petits bateaux en bois à la voile de tissu tanguent entre les vagues. Des avions en plastique tenus par des petits garçons en maillots de bain minuscules frétillent au bout du lien qui les retient, puis s’envolent vers les balcons abandonnés. La crêperie « A la ville de Quimper » a changé de nom depuis plusieurs0802_saint_nazaire76 années. A une époque, que l’on hésite à préciser, les meilleures crêpes du monde ont été servies ici. Aujourd’hui, l’endroit est gentiment occupé par les chats et la recette a changé. Et pourtant, à la première bouchée, on croit la reconnaître, comme si le cerveau se forçait à entretenir l’illusion si lointaine. On croit et puis non. Retour à la place des Palmiers, où les restes d’enfance sont maintenant inaccessibles, protégés par un digicode. Surtout, ne pas aller au parc des Dryades. Le vent doit y souffler dans les pins. Le vent dans les pins.

0802_saint_nazaire90_3 Au Croisic, le soleil inonde le petit chantier naval et le printemps la joue soudain au0802_saint_nazaire92_2 bluff. Juste le temps de marier les couleurs des coques peintes au bleu du ciel dans le viseur et les nuages reviennent en courant, bientôt suivis par la bruine. La journée se poursuit à La Turballe, où l’on reprend des forces grâce au café sur la terrasse chauffée et au sourire de la serveuse. Mais la pause a ses limites, on a dit qu’on partait faire des photos et l’on continue donc à arpenter, en direction du port. 0802_saint_nazaire117_2 Deux chalutiers rentrent en surgissant du brouillard qui part maintenant à l’attaque de la côte. L’Arlequin s’amarre après deux semaines de mer, les cales pleines de poissons, les hommes salés, fatigués. Le déchargement prend de très longues minutes, malgré l’aide des quelques badauds, anciens marins ou touristes égarés et maladroits. L’équipage est usé mais il faut encore attendre pour retrouver la maison, même si déjà, le portable sonne au fond du ciré.

0802_saint_nazaire171 Le dernier jour, on décide de longer l’estuaire sur la rive gauche, depuis le pont de Saint-Nazaire ; on fait Saint-Brévin, on fait Corsept, on fait Paimbœuf. Juste en face, la raffinerie de Donges impose ses fumées douteuses aux nuages bas, attirés près du sol par ces ersatz0802_saint_nazaire148_2   vociférant sans bruit. Le spectacle est incroyable. Incroyable, cet enchevêtrement de tuyaux rouillés, de cuves immaculées, de cheminées annonçant la couleur du danger. Incroyable, cette vie qui se poursuit dans le voisinage, comme si. On déclenche sans compter depuis le chemin creux où l’on est installé, guettant les variations de la lumière, les trouées claires dans les masses sombres et mouvantes. Il faudra qu’on revienne pour s’approcher du monstre, l’écouter respirer au plus près, photographier son odeur. Il faudra qu’on revienne mais pour l’instant on rentre, on roule sur le ruban gris. Heureux d’avoir fait, un peu, l’histoire au bout de la Loire.

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L'île de Ré

On pose le pied sur le sol de Ré en se demandant si l’on pourra vraiment la découvrir en seulement huitDpp_0709050005 petits jours. Tant a été dit et tant l’est encore sur ses beautés, ses trésors, sa douceur, sa lumière, ses people, ses roses trémières, ses jolies maisons inabordables et secrètes… Comment comprendre cela en une semaine ? Comment prendre son temps sans trop le perdre ? On doute. Puis on s’interroge. Car de prime abord, l’on ne sait pas trop par quel bout la prendre cette île toute plate, que ce soit à pieds, à vélo ou en photo. On a beau observer, écouter, attendre et toucher, on sent qu’elle ne se donne pas au premier venu, qu’il va falloir faire sa cour et ne pas trop en demander la première fois.

Dpp_0709050106 Se livrerait-elle facilement que la partie ne serait pas gagnée pour autant car les prétendants sont nombreux, l’île est déjà très fréquentée. On rejoint donc sagement le flot des touristes tout heureux de ce soleil qu’ils pensaient définitivement parti en vacances. Le nez en l’air, on pédale le matin dans un sens jusqu’aux croissants puis dans le sens inverse jusqu’au café brûlant. Le midi, on roule vers les crêpes puis on laisse glisser les boyaux vers la sieste. A 16 heures, on pousse le vélo dans le sable, avant de le ramener pour la douche. On prend vite ses habitudes, libre, mains au guidon, le pain qui sautille dans le panier et le mollet qui s’aérodynamise à vue d’œil. On commence à comprendre sans s’en rendre compte.

Un jour, c’est la tempête. Le vent souffle fort sur Dpp_0709050089 des nuages bas qui n’ont pas le temps de pleuvoir. Un peu avant le goûter, le ciel se dégage et le vent tombe à nos pieds impatients. On se risque à La Couarde, déserte, où la devise de la République est inscrite sur la façade de l’église. Le soleil revient peu à peu et les gens sortent soudain comme s’ils s’étaient cachés derrière les pierres. Plus on avance et plus il fait beau, ce qui console le marchand de glaces qui pleurait sur ses cornets quelques minutes plus tôt. Sur la plage, c’est le calme plat, les vagues sont fatiguées de leur folle journée et somnolent sous la chaleur maintenant franche. On fait pareil, les yeux mi-clos, en regardant passer au loin le Queen Mary 2, qui vient de quitter La Rochelle. On s’imprègne.

Pour s’imprégner un peu mieux, on se pose à L’Embarcadère, sur le port de Saint-Martin, avec sa terrasseDpp_0709050060_2 en pente, en contre-plongée sur les mâts des bateaux. On commande une caïpirinha, parce que c’est ainsi, puis quelques autres, parce que c’est comme ça. Le temps passe, les verres bavent sur la table et d’un coup, la terrasse n’est plus penchée. On se relève en visant les haubans et l’on part vers la jetée. La mer n’a jamais été aussi calme par un vent aussi fort. On croit voir Fort Boyard mais c’est un bateau, on dit merde au Père Fouras mais on lui tourne le dos. Heureusement, la bicyclette nous ramène, plus besoin de pédaler. C’est vrai qu’elle est magique cette île.

Dpp_0709050172 Pas pour tout le monde. Les occupants de la maison d’arrêt de Saint-Martin ont forcément un autre point de vue, eux pour qui la mer n’est qu’un son et la mouette une ombre folle. Il y a longtemps, à partir de la deuxième moitié du 19ième siècle, de nombreux bagnards ont séjourné ici en attendant leur départ vers la Guyane et la Nouvelle-Calédonie. Le Musée Ernest Cognacq le rappelle utilement aux quelques touristes perdus dans ses allées, sans doute des touristes qui cherchent aussi à comprendre. Tiens, si on allait à L’Embarcadère.

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Le Pays Basque

C’est un pays à cheval sur deux autres, dont il conteste régulièrement avec fracas les autoritésDpp_0709060052 respectives. Les résidences secondaires explosent parfois la nuit et les agences immobilières flambent, ce qui n’étonne pas puisque les prix des maisons qu’elles affichent le font aussi. Une simple propagation en quelque sorte. « Le Pays Basque n’est pas à vendre » est-il écrit sur les murs au petit matin. Ça tombe bien, on n’a pas les moyens. Ces traces proches de luttes qui semblent lointaines aux touristes font partie du paysage et alimentent les pages régionales de Sud-Ouest. On s’y habitue sans qu’elles n’inquiètent. Et puis un jour, le quotidien annonce la découverte d’une cache d’armes à Biarritz. Exactement dans le parking où, pour échapper à la corvée du stationnement, on se gare grâce à un autochtone de connaissance. Connaît-on toujours bien ses amis, sa famille ? On s’interroge le temps d’une soirée. Très vite toutefois, il apparaît que le locataire, collectionneur un peu particulier, est déjà en prison, ce qui explique qu’il n’ait pas pu débarrasser les lieux avant la fin du bail. On respire.

C’est un pays où l’herbe est verte et grasse. Cela est ravissant et confortable pour s’étendre et rêver mais Dpp_0709060143 ce résultat ne peut être obtenu que grâce à des arrosages naturels nourris pouvant se révéler fâcheux lorsqu’ils s’invitent durant des saisons attendues sèches. De fait, on débarque dans le Sud-Ouest en plein été pourri et la région ne se distingue pas des autres sur ce plan. La pluie dégouline et rebondit sur elle-même ; elle ruisselle sur les routes et pisse sur les vaches qui paissent. Les alertes oranges se multiplient et les drapeaux rouges sont hissés sur des plages occupées par des gens tout habillés, puis complètement désertées. La mer est boueuse comme si le sable profitait de cet abandon pour se baigner enfin. Un peu plus loin, le déluge fait apparaître entre Bayonne et Saint-Jean-de-Luz un long ver de terre composé de centaines de voitures qui rampent lentement à la recherche d’activités supportant l’humidité. En matinée dans un sens et le soir dans l’autre.

C’est un pays où il fait bon reprendre des forces ou perdre des formes. On plonge dans la boue, on nageDpp_0709060137_2 dans les plantes, on se fait masser et l’on ne mange que légumes et herbes, fruits et feuilles vertes, le tout arrosé du jus de la cuisson à la vapeur. Tout pour déplaire aux gros appétits. Pourtant, il paraît qu’il est là, en vacances du pouvoir. Entre le tout et le rien. Un jour, on se promène dans le vent – on se dit qu’à défaut de soleil, on est au moins à la mode – et on le croise, assis à une terrasse, dans le vent lui aussi. Autour de lui, c’est comme à confesse, on fait la queue pour poser à ses côtés sur la photo. On ne sait jamais, ça peut servir ; il sera toujours temps de la cacher plus tard, si elle devient gênante. La pluie s’annonce et Maman se met à l’abri. Lui reste sous les gouttes, sans trop bouger, se demande sans doute quand il pourra manger ; il sourit à chaque nouvelle sollicitation puis reprend sa paille le visage éteint, l’esprit à d’autres échéances moins aérées.

C’est un pays où les fêtes durent plusieurs jours. A Villefranque par exemple, c’est vendredi, samedi et dimanche, sans oublier l’apéritif des quartiers le jeudi soir. Une journée est annoncée pour les enfants ; on y va puisqu’on est équipé. Ce sont des courses de trottinettes, que l’on observe d’abord un peu inquiet Dpp_0709060086 parce que sur la piste, ça tombe comme à Gravelotte. A chaque tour, un concurrent se vautre et, à chaque fois, il est relevé, en sang, en pleurs, mais il est relevé, parce que bon, mon p’tit gars, on est au Pays Basque voyons. On lance finalement sa progéniture qui se classe plutôt bien sans encombre. On est content, on va partir, on ne connaît personne. Et alors ? On est au Pays Basque, il y a un goûter. Les sodas pétillent devant les yeux des enfants, les gâteaux fondent dans leurs doigts chocolatés et les bonbons sont avalés en rangs serrés. On est vraiment ravi, on va partir. Pourquoi ? Au Pays Basque, on offre aussi des cadeaux. Des cartons entiers disposés sur les tables. Un par enfant. Non, deux finalement. Puis, les cartons ne semblant pas se vider, chacun est appelé à prendre tout ce qu’il souhaite, annonce qui fait naître une jolie ruée.

Pour un peu, on resterait bien au bal costumé du soir, si la route n’était pas au programme du lendemain. « Le Pays Basque n’est pas à vendre » ? Ce doit être pour ça qu’il est généreux.

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La Guadeloupe - Deshaies

La première fois, on ne va pas à Deshaies, on tombe dessus à l’improviste. Que l’on arrive  du Nord ou duDpp_070421_0398 Sud, la baie apparaît à nos pieds comme un modeste trésor caché. Le boulevard des Poissonniers dans un sens, la rue de la Liberté dans l’autre et c’est à peu près tout, si l’on ajoute la rue de la Vague Bleue qui monte au cimetière et à l’école, ou inversement. Deshaies n’est qu’un fin sourcil posé au-dessus de l’œil bleu turquoise dans lequel il se reflète. C’est un village simple à l’écart des sentiers battus par les touristes qui ne rêvent que de transats et de plages privées.

Dpp_070421_0404 A Deshaies, quand le vent bouscule l’après-midi, on peut voir des pélicans qui pêchent entre les bateaux amarrés sous le ciel noir quiDpp_070421_0409 annonce l’averse. Les rues sont désertes et les oiseaux plongent à la verticale en visant les poissons. Deshaies est un village magique par la couleur que lui donne le soir le soleil juste avant de le tromper avec d’autres, plus à l’Ouest. Certainement pour se faire pardonner son infidélité, que l’on ne soupçonne pas tant on est certain qu’il est définitivement éteint après l’avoir vu disparaître, là. A cette heure, ses rayons se glissent entre les maisons, arrosent les toits de tôle, éclaboussent les façades. On ne sait plus où regarder, où tendre la joue pour recueillir les dernières brûlures de la journée. On prend des photos pour capter le spectacle mais on sait bien que c’est impossible, qu’il faudrait aussi fixer les parfums et le vent.

On revient le matin, quand la mer est bleue. L’incendie de la veille n’a laissé aucune trace. Dans la baie, quelques voiliers, on s’approche de cette maison en bordure de plage. Ce n’est plus qu’une ruine mise à mal par une houle trop forte, un vent qui dérape. Les éléments ne méritent ici qu’une confiance limitée dans le temps. Ils sont capricieux, changeants et parfois démesurément déchaînés face à un si petit papillon. Ils sont ainsi capables de donner l’impression que cette maison a été soulevée et reposée de travers, presque à la même place mais de biais. Il manque tout un côté et l’on se dit qu’avec les bateaux derrière, la photo pourrait être intéressante. On s’avance encore un peu et, derrière un volet miraculé, on voit un homme qui dort sur un matelas. On se sent un peu bête et l’on recadre sur les palmiers. La misère au soleil n’est moins pénible que pour ceux qui en sont témoins.

Dpp_070421_0062 Le soir à Deshaies, on fait le boulevard des Poissonniers pour boire un verre, pour acheter des accras, pour se réapprovisionner en rhum (très bien) arrangé. Un autre soir, on s’asseoit dans le seul café de la rue parallèle. Tout nouveau, à côté de l’église. Les militaires quiDpp_070421_0074 naviguent dans la baie depuis quelques jours sont là aussi, transpirant la douce camaraderie des soirées à terre. Ça chante, ça rit, ça nous montrerait bien ses fesses s’il n’était pas si tôt. Une chanson paillarde est quand même lancée. Après deux phrases, l’attablé du bout stoppe d’un geste l’élan des autres, qui s’arrêtent dans un silence aussi absolu qu’inattendu. Le gradé, sans doute, vient de constater que le reste de l’assistance est très familial. Il est toujours réconfortant, loin de chez soi, de pouvoir faire confiance à la marine française.

Juste à côté du bar, dans la maison un peu en retrait, la lumière de la terrasse s’éteint toute seule,Dpp_070421_0405 indifférente à la prestation de la fine chanteuse qui officie maintenant au milieu des militaires. On rentre. On laisse Deshaies dans le noir, avec cette seule veilleuse musicale. Deshaies est comme un enfant que l’on abandonne dans sa chambre après une belle histoire. On part mais on sait qu’il est en sécurité, qu’il est là, juste à côté. Et surtout, on sait qu’on le retrouvera le lendemain.

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La Guadeloupe - La journée aux Saintes

Sur le coup, on se dit qu’il va falloir se lever tôt pour attraper le bateau au sud de l’île. Se lever tôt en vacances, on rechigne toujours un peu. Mais le souvenir des longues minutes passées la fois précédente sur les hauteurs face à la baie emporte vite les réticences. Il faut dire que les Saintes sont classées troisième plus belle baie du monde, derrière Rio et Along. C’est comme ça, pas la peine de discuter, il y a un jury. Sans doute. Peut-être.

Dpp_070421_0135_2 Alors on part aux Saintes, pour le soleil, et c’est la pluie qui nous accueille. Pas une averse, le rideau d’une douche chaude mais forcément humide. Les embruns battent les flancs du petit bateau choisi pour traverser depuis Trois-Rivières, dont on commence presque à regretter la taille humaine. On passe pourtant de l’autre côté de la trombe sans dommages et, comme Tintin dans Le Temple du soleil, on découvre un trésor. Tout en rondeurs émergées, Terre-de-Haut s’alanguit autour des arrivants du matin, qui débarquent par grappes dans la vapeur qui suit l’arrosage des parfums brûlants.

Sans originalité, on grimpe au Fort Napoléon par une route qui monte sec mais vite. L’ascension se faitDpp_070421_0144 au milieu des scooters bruyants loués par de plus fainéants. Les courageux se consolent de leur peine en raillant l’allure, souvent approximative, de ceux qui les dépassent avec fracas sur des selles qui, même si elles en ont vu d’autres, ne peuvent s’empêcher de sourire. La fraîcheur du Fort accueille chacun une fois en haut, pour quelques minutes de répit avant de partir à la rencontre des iguanes qui peuplent la végétation épineuse des alentours. On cherche, on scrute, on avance les yeux aux aguets mais les gros lézards sont peu nombreux, sans doute effrayés par l’averse récente.

Dpp_070421_0152 On s’asseoit donc et l’on profite de la vue. Simplement. Le mot n’est pas le bon car rien n’est simple devant un tel miracle. Difficile, au contraire, de ne pas se demander pourquoi ce rocher affleure, pourquoi le sable avance ici, s’efface un peu plus loin, pour rendre la baie à la fois harmonieuse et spontanée. Les minutes passent. On suit du regard ce petit avion qui s’approche en silence, donnant l’impression qu’il va se poser sur les toits colorés pour finalement disparaître comme une flèche derrière une crête où l’attend la piste minuscule. On pourrait rester des heures à méditer des yeux. Mais on se dit aussi qu’un ti-punch faciliterait l’élévation. On redescend.

Dpp_070421_0169 Après un déjeuner frais et coloré sur le quai, il devient urgent de se baigner. Pompierre nous tend les bras mais on préfère l’Anse à la Mire. Ce n’est pas vraiment une plage l’Anse à la Mire, plutôt uneDpp_070421_0175 bande de sable minuscule, pas large du tout et pas du tout longue. Mais elle a l’immense avantage de permettre de plonger dans la baie et de nager en ne perdant rien du cadre dans lequel on a la chance de barboter. A quelques encablures, plusieurs bateaux sont amarrés bord à bord. Une jeunesse internationale s’y trémousse en buvant de la bière locale. Ce n’est pas le Spring Break au Lake Havasu mais les bikinis sont tout aussi inutiles. Un peu plus loin sont ancrés des bâtiments à la clientèle plus habillée : le Royal Clipper, le Windsurf et un immeuble flottant complètent le panorama du baigneur qui fait la planche.

Dpp_070421_0176 On resterait bien là, c’est sûr. Une nuit aux Saintes, ce doit être une expérience qu’on n’oublie pas. Ou bien on lèverait l’ancre sur ceDpp_070421_0184 voilier géant, pour le plaisir d’enfiler un pantalon et d’oser un whisky sur le pont en trinquant avec des Américaines hors d’âge. Notre bateau, justement, ne va pas tarder à partir. On sort de l’eau, on range les affaires et on rejoint le port. Par l’arrière, on jette un coup d’œil à Terre-de-Haut qui s’éloigne, pour s’assurer qu’on n’a pas rêvé. A bâbord, déjà loin, le Royal Clipper a hissé toutes ses voiles dans le soleil qui décline. On ne le rattrapera pas. Cheers !

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La Guadeloupe - Le coucher de soleil à Grande Anse

Dpp_070421_0392 C’est en fin d’après-midi que tout commence. Le soleil décline et quelqu’un dit : « Grande Anse ? », les yeux vers l’horizon, presque pour lui-même. On part aussitôt, le trajet se fait en silence dans une végétation qui flambe, naïve et dense. Le carrefour de la station-service et l’on y est. La ligne de cocotiers franchie, on entre sur la plage comme on pénètre un lieu qui mérite le respect. Assis les mains dans le sable encore chaud, le nez en l’air et le lin ouvert au vent, il n’y a plus qu’à se laisser aller. Regarder, respirer. L’essentiel.

Le soleil se rapproche de la mer comme une météorite. Sur la plage,Dpp_070421_0119 on s’organise. Certains écoutent de la musique. Ce n’est pas un sacrilège mais il serait dommage de se priver du bruit des vagues, souvent fortes, et de la caresse du vent dans les cocotiers. De toute façon, Grande Anse n’est pas – pas encore ? – une plage d’Ibiza où l’on se rassemble en dansant et buvant alors que le soleil s’effondre. Les foules sont reparties et ne restent ou ne viennent que ceux qui aiment se recueillir. D’autres préfèrent se hisser par la route jusqu’au point de vue Gadet, depuis lequel le croissant de sable dore à leurs pieds. Etre hors ou dans la carte postale, c’est selon.

Dpp_070421_0123 Le vol du soir navigue bas dans le ciel sans faire de bruit. Avec Caféière pour point de repère, il file sur Pointe-à-Pitre. Holidays, oh holidays… Au loin, un paquebot passe illuminé. Il rampe sur la mer comme une chenilleDpp_070421_0129 phosphorescente géante, emportant ses occupants vers les îles plus au Sud et, en attendant, vers leur cinquième repas de la journée, insensible à ce qui se joue-là. Une cérémonie douce et personnelle. Une fine silhouette court à la lisière des vagues, regarde sa montre pour prendre son temps, sans remarquer qu’il est en train de s’arrêter. Autour d’elle, tout se fige dans un dernier souffle. C’est là qu’elle ouvre les yeux, de justesse, qu’elle se rend compte.

Immobile, elle se déshabille et entre dans l’eau. Grande Anse s’éteint. On se retire en silence. Pour le rayon vert, on repassera. On n’est plus pressé.

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La Guadeloupe

Si on nous demandait pourquoi on part, on dirait sans doute que c’est pour le luxe d’avoir chaud quandImg_8435 Paris grelotte et renifle. On dirait que c’est pour le plaisir de se baigner dans le sel bien avant l’été qui paraît si loin. On dirait que ce départ en Guadeloupe n’est qu’un alibi pour boire du rhum midi et soir, fumer quelques cigares et porter un chapeau de paille, pour se la jouer un peu et vivre son fantasme tropical sans quitter la France administrative. On sentirait alors que ces raisons semblent bien minces à qui pose la question. Il faudrait expliquer qu’un voyage aux Antilles est fait de multiples instants très différents les uns des autres, d’heures qui ne se ressemblent pas, de sentiments très variés.

On parlerait de cette vendeuse de légumes à Sainte-Rose, qui fait la circulation le temps que l’on se gare. Puis qui nous engueule d’avoir apporté la pluie dans nos valises. Cette vendeuse à qui l’on achète quelques cristophines après les courses, et qui explique comment en faire un gratin, avant de préciser que c’est une recette trop compliquée pour les vacances. Cette femme qui finit par nous offrir un régime de bananes légumes – « deux à trois minutes dans l’eau bouillante » – pour être sûre que l’on se repose. Inhospitaliers les Guadeloupéens ? Parfois un peu bourrus ou indifférents, c’est vrai, mais aussi rieurs et courtois. A chacun de faire l’effort de tomber sur les bonnes personnes, ce n’est pas interdit. A Deshaies, pendant que les pizzas cuisent, les pompiers de garde sont ravis de montrer les camions aux enfants.

Img_7444 On dirait la beauté, très ordonnée, du Jardin Botanique de Deshaies, « ex-propriété Coluche », terrain sur lequel ce dernier voulait que tous ses amis disposent un jour de leur maison. Il souhaitait y créer une communauté, ouvrir un restaurant et un atelier de cordonnier. A l’époque, la plage de Grande-Anse était toujours déserte, que les colonies de méduses soient là ou pas. C’était au début des années 80. Aujourd’hui, dans le Jardin, les plantations de marijuana ont disparu et le circuit est goudronné. Est-ce meilleur pour la santé ? Le site est magnifique et l’on rêve à chaque fois de pouvoir se payer un jour une petite semaine dans la villa qui domine la baie. Les cris des perroquets ? On s’habituerait. Ceux des flamants roses ne gêneront plus personne, ils ont été tués par des chiens errants.

Si on nous demandait, on dirait qu’on va en Guadeloupe en avril parce qu’à Pâques, tout le mondeImg_7946 déboule sur les plages. Ces dernières retrouvent enfin leurs couleurs locales. Sous les arbres, l’enchevêtrement des tentes, des bâches et des serviettes qui sèchent ajoute de nouvelles teintes au décor. Les Dpp_070421_0232 installations sont hasardeuses mais confortables, alimentées par des groupes électrogènes dont le bruit est largement couvert par le zouk que dégueulent des enceintes fatiguées. Ceux qui travaillent quittent le campement au lever du jour et reviennent en fin d’après-midi. Les enfants, en vacances, prennent possession de la mer et du sable, passant leurs journées entre balles et plongeons.

On va aussi en Guadeloupe pour Ferry. Il faudra qu’on s’y arrête un jour à Ferry. Vraiment. Il faudraImg_8308 qu’on prenne le temps de se promener sur le remblai une fois la nuit tombée. Deux cents mètres tout au plus, ce n’est pas le Malecon bien sûr mais la protection qu’il offre aux cases, de l’autre côté de la rue, contre la houle de mer, sert aussi à s’asseoir pour discuter sous les lampadaires démesurés. On va en Guadeloupe pour Pointe-Noire, son bois et sa Caféière Beauséjour, pour Basse-Terre, ses doudous malcommodes et sa Soufrière miraculeusement sans nuage. On y va pour Saint-Claude, un peu plus haut, qui semble plongé dans une sieste éternelle. On y va pour Deshaies.

On va en Guadeloupe puis un jour, il faut en revenir. Sur la plage de Sainte-Anne, le vendeur de beignets psalmodie : « Faut consommer local, Arrêter McDonald, C’est bon pour le moral ». Mais il n’est de bonne compagnie, fut-elle créole, qui ne se quitte. C’est d’un con les proverbes.

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L'île d'Oléron

Juste avant de partir, on a un dernier doute, le pressentiment que l’idée n’est pas forcément excellente, qu’on aurait pu faire comme tout le monde et se laisser glisser lentement vers les pistes encombrées. Puis, sur la route qui conduit à l’Atlantique, on se répète que la mer en hiver, ce n’est pas plus idiot que la montagne en été. D’ailleurs, si la neige fond lorsque le soleil insiste, l’océan,Dpp_0026 lui, a l’avantage de ne pas geler entre janvier et mars. Il continue inlassablement à rouler sur lui-même, la voix un peu plus rauque et soufflant de l’écume jusque vers les herbes hautes qui jouent les vigies sur la dune. On ne peut pas l’embrasser mais il est toujours le même finalement. Comme un vieil ami enrhumé.

Alors on passe le viaduc convaincu et l’on s’installe dans des maisons dont on bouscule la convalescence, que l’on arrache à un repos qu’elles souhaitaient prolonger jusqu’à ce que le soleil soit plus intime. L’intimité, à Oléron, on croit la reconnaître, étonné, avec d’autres îles plus lointaines, caraïbes par exemple. Est-ce en raison de ce ciel noir qui surplombe Dpp_0144 la fin des courses au supermarché, juste souligné d’une bande orangée, comme une marmite qui cuit dans la cheminée ? Cela vient-il de ces terrasses de cafés dressées mais désertes à la nuit qui tombe, dès 18 heures 30 en février ? Serait-ce la limpidité de cette lumière bleue sur le phare de la Cotinière au couchant ? Bien sûr, la température rappelle à l’ordre une fois le soleil éteint mais dans la journée, on pourrait s’y croire. Presque.

La mer en hiver donc. Beaucoup d’espace et peu de monde pour en profiter. Le bruit des vagues compense le calme des jetées. Le calme des rues trop tranquilles. Le calme du sable désert. Pourtant, le matin, on ouvre les volets et un passant nous dit bonjour. On se souvient d’une tante, en vacances, à qui un quidam avait dit dans les mêmes circonstances : "– Bonjour Madame, savez-vous ce qui s’est passé ? – Non, avait répondu ma tante à peine éveillée. – Figurez-vous que monsieur le curé s’est envoyé trois religieuses en un éclair !" L’autochtone était reparti sans attendre le rire, ou les reproches, en poussant son vélo le sourire aux lèvres, s’enquérant le nez en l’air de sa future victime.

On sourit aussi à sa fenêtre, en scrutant le ciel qui décidera de la promenade du jour. Saint-Trojan,Dpp_0118 Vertbois, Château, Boyardville ou même la Tremblade. Cette dernière n’est pas sur l’île, elle la regarde en biais depuis le continent. Son port est un long chenal que bordent de multiples petites maisons ostréicoles, devant lesquelles sont amarrés autant de bateaux plats qu’utilisent les mareyeurs. L’ambiance laisse penser une nouvelle fois que l’on a franchi l’Atlantique, vers la Louisiane cette fois, ou beaucoup plus à l’Ouest. Des nuages de western chevauchent le ciel bleu et la voie d’eau centrale fait penser à l’unique rue des villages de chercheurs d’or et deDpp_0124 cow-boys. On s’attend à voir s’organiser quelque règlement de comptes sur les pontons mais tout est calme. Chacun rentre des parcs à huîtres car la mer monte. Il est 15 heures ; on imagine que lorsque la marrée haute s’annonce à 3 heures du matin, l’activité doit battre son plein ici de la même façon, indifférente à ce pénible décalage.

Dpp_0184 A l’heure du déjeuner, un restaurant ensoleillé de Saint-Trojan accueille gentiment les quelques égarés. Au menu, un long poisson dans une assiette qui l’est plus encore, un maigre pêché dans les eaux environnantes, accompagné d’une sauce au beurre blanc et échalotes, au délicieux goût de grand-mère. Un dernier tour sur la plage et le viaduc nous condamne de nouveau à la terre ferme, après cette remise de peine. Aux pieds du phare de Chassiron, la mer se déchaîne les cheveux blancs au vent, avec pour seul public les guetteurs du sémaphore.

Turquois

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