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Dans une sorte de haut hangar désaffecté, entre des murs de béton gris, au milieu d’un petit désordre, Edouard Baer donne lecture d'Un Pedigree de Patrick Modiano. Le plus souvent assis derrière ou sur le simple bureau de bois posé dans la pièce, décoré d’une unique lampe verte, il parcourt ses feuilles volantes, les classe et les range visiblement sans chercher à en respecter la chronologie mais sans s’y perdre pour autant. Tous ces papiers sont les multiples pièces du puzzle que Modiano tente de reconstituer dans Un Pedigree. Un puzzle fait de bribes de discussions, de voix étouffées derrière les murs, de noms mystérieux et empruntés, de solitude et de peines confondues. Edouard Baer se tient la tête pour en faire jaillir les souvenirs d’un autre, étalés sur ce bureau qui pourrait être aussi bien celui d’une salle d’interrogatoire que celui d’un maître d’internat.
Derrière lui, au fond, une porte aux grands battants de bois s’ouvre petit à petit, signifiant sans doute la longue émancipation douloureuse du petit Patrick, ignoré par ses parents et pourtant si souvent sollicité, accusé, réprimandé, malmené, jusqu’à l’écriture de son premier roman, La Place de l’étoile. Cette porte constitue le seul élément de mise en scène durant cette lecture d’un peu plus d’une heure. Malgré, ou grâce, à cette absence d’artifice, Edouard Baer est convaincant dans son interprétation des failles modianesques car il est de ces bouffons dont on imagine assez bien que l’humour ne leur est pas venu sans raison. Sur la scène du Théâtre de l’Atelier, il fait rire avec trois ou quatre phrases, presque contre son gré, mais reste d’une sobriété bienvenue, au service d’un texte qui tient autant du rapport d’enquête que de la mise au point intime et définitive.
Au final, l’acteur remercie comme s’il était gêné de ces applaudissements, rebondissant d’une jambe sur l’autre, et salue l’auteur, en tournant ses mains vers le bureau de bois, où ses souvenirs respirent encore doucement.
Les musiciens sont déjà en place lorsqu’il arrive. Une silhouette sombre dans la lumière blanche, comme un flamant noir perché sur ses longues pattes, coiffé d’un chapeau et de lunettes de soleil. Noire aussi, la guitare qu’on lui tend avant qu’il ne s’assoit sur un tabouret. « Bonsoir », lance l’homme au public ; il est 22 heures et Bashung entame son concert avec Comme un Lego, l’une des chansons écrites par Manset pour Bleu Pétrole. Neuf minutes adressées depuis ce « grand terrain de nulle part » au « noir sidéral ». Un pari casse-gueule, ceux qui attendaient l’heure des concessions pourront repasser. Suivent Je t’ai manqué et Hier à Sousse, plus puissante à la scène qu’au studio.
Du dernier album, Tant de nuits, le guilleret Secret des banquises et les deux reprises Suzanne et Il voyage en solitaire seront les seules à ne pas être au rendez-vous. La voix est claire et forte quand il le faut, plus douce à d’autres instants, avec ces petites variations qu’on lui connaît, ces petits dérapages élégants et maîtrisés. Bashung ne parle pas entre les chansons. Il lève son verre d’eau en réponse à un « Bravo Alain ! » lancé par la salle. Bashung est concentré comme un funambule qui n’aurait plus d’équilibre hors de son fil.
La nuit, je mens. La batterie ne commence qu’au deuxième refrain, plus tard que sur le disque. Mais les frissons sont là. « D’estrade en estrade/J’ai fait danser tant de malentendus/Des kilomètres de vie en rose ». Cette phrase existe donc bien. Samuel Hall et What’s in a bird secouent les fondations de l’Arche de la Défense et un public au sein duquel beaucoup étaient surtout venus pour voir. Les chansons les plus applaudies sont sans surprise Osez Joséphine, impeccable puis, durant le premier rappel, Madame Rêve, magique, et Vertige de l’amour, rajeunissant. Juste avant, les fans se lèvent et viennent occuper le devant de la scène, surprenant Bashung qui revient à sa place.
Deuxième et dernier rappel, seul, guitare à la main. Angora de Fantaisie militaire : « Le souffle coupé/La gorge irritée/Je m'époumonais/Sans broncher ». Plus personne ne bouge. Nights in white satin : « And I love you ». La foule répond par ses applaudissements et sûrement aussi par quelques mots dans les premiers rangs. « Mais moi aussi je vous aime » laisse alors échapper le flamant noir en se retirant, la voix floue pour la première fois de la soirée. Minuit. La salle se rallume pendant que les mains s’éteignent inexorablement. Sur la scène vide, le micro de Bashung est toujours éclairé.
Six secondes, c’est le temps qu’il faut pour aimer le dernier album d’Alain Bashung, Bleu Pétrole. Six secondes, deux accords de guitare et deux vers : « Je t’ai manqué ? Pourquoi tu me visais ? » On est à peine assis que la messe est dite, à défaut d’être encore entendue. Musicalement, Je t’ai manqué et Résidents de la République, les deux premières chansons de Bleu Pétrole, écrites par Gaëtan Roussel de Louise Attaque, sont d’une efficacité redoutable, irrésistible. Impossible de ne pas tracer à travers la plaine lorsque leurs refrains s’enclenchent : « Et si l’on disait le contraire » ou « Hier on se regardait à peine ».
Tant de nuits, malgré sa boîte à rythmes, s’inscrit dans la même veine. Si l’on n’aimait pas autant La nuit, je mens, si l’on ne pensait pas qu’il s’agit sans doute de l’une des plus belles chansons jamais écrites, on reconnaîtrait qu’il y a des copeaux brillants de celle-ci dans l’admirable refrain de celle-là : « Des armées insolites/Et des ombres équivoques/Des fils dont on se moque/Et des femmes que l’on quitte ». Comment ces rythmes et ces sonorités peuvent-ils nous connaître aussi bien ? Comment des mélodies écrites par d’autres, Armand Méliès et Alain Bashung en l’occurrence, peuvent-elles se lover aussi pleinement au creux d'envies que l'on ne se connaissait pas quelques secondes plus tôt ? Comment remercier pour ça, aussi ?
Vient ensuite Hier à Sousse, transition mineure, que l’on imaginerait bien chantée par Jacques Dutronc, avant les deux morceaux inédits écrits, avec Armand Méliès pour le premier, et composés par Gérard Manset : Vénus et Comme un lego. La première est plus parlée que chantée par Bashung mais Manset, comme Roussel, parvient à emporter l’auditeur sur son aile grâce à un banjo que l’on ne voit pas venir, qui rode pourtant dès le début de la chanson, et qui ouvre soudain un chemin évident et limpide. Vénus et Comme un lego forment un diptyque évoquant les splendeurs et misères de nos vies si riches, si minces, passées entre « pommes d’or, pêches de diamants » et « dard venimeux » ou « socle trompeur ». Pour Manset, nos existences ne sont qu’un « jeu, terrible, cruel, captivant » et dans cette prière sans illusion qu’est Comme un lego, le plus beau vers est peut-être celui qui n’est pas écrit : « Pourquoi ne me réponds-tu jamais ? » interroge-t-il le créateur possible du jeu en question ; suivent quelques éloquentes mesures sans paroles…
Gaëtan Roussel revient ensuite pour les trois dernières chansons inédites (1). Sur un trapèze et Le secret des banquises balancent une nouvelle fois leurs airs accrocheurs sur des textes qui – cela vaut pour tous ceux écrits par Roussel – s’ils ne sont pas aussi hermétiques que ceux de Fauque sur les albums précédents – n’oublions pas surtout qu’avant, il y eut Boris Bergman – peuvent, dans un premier temps, s’écouter sans se comprendre avec plaisir. Je tuerai la pianiste réunit pour sa part Manset au texte, Roussel et Bashung à la musique, une chanson qui a la fièvre meurtrière, dont la pression monte sous les guitares et les coups de batterie, une chanson psychopathe qui tourne en rond comme un cheval fou. « Je suis un indien, je suis un apache ». Bleu Pétrole est une immense réussite, qui devrait plaire bien au-delà du public habituel de Bashung. Précipitez-vous.
(1) Bashung reprend également Suzanne de Léonard Cohen et Il voyage en solitaire de Gérard Manset, reprises qui, malgré la grandeur des chansons originales, n’apportent rien à l’album.
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