Marc a 65 ans, quelques cheveux bruns ébouriffés, de grosses lunettes d'écaille, il a une femme de 38 ans, un fils de 3 ans et une petite Mercedes Classe A. Marc est fatigué. Il souffre d'insomnies ; il a aussi parfois du mal à supporter Dylan, son fils, qui a choisi depuis bientôt un an de ne s'exprimer qu'en criant, toute la journée, sans interruption, quand il veut quelque chose, quand il est content, quand il est en colère, quand il voit quelqu'un qu'il connaît ou qu'il ne connaît pas d'ailleurs, quand il appelle sa mère, quand il a faim, quand il n'a plus faim… Il n'y a que durant son sommeil que Dylan est tranquille ; et encore fait-il souvent des cauchemars, de plus en plus nombreux à vrai dire, dont il ne s'extirpe qu'en hurlant dans son lit, la plupart du temps une demi-heure après que Marc se soit enfin endormi. Ses insomnies sont apparues l'année de ses 60 ans, celle où Salimata, sa femme, lui a annoncé en pleurant qu'elle le quitterait s'il ne lui faisait pas un enfant. Sincèrement, Marc n'a jamais pensé que ces deux choses étaient liées. Le fait est que jusque là, il avait toujours dormi parfaitement, comme un bébé. Même en Afrique, Marc a toujours eu le sommeil lourd et réparateur.
L'Afrique, il l'a découverte lors de son service militaire en Algérie. Cette mauvaise expérience, dont il n'a jamais parlé, lui a néanmoins donné le goût pour ce continent qui lui semblait être à l'époque le summum de l'aventure humaine. Il est arrivé au Sénégal peu de temps après l'indépendance, afin d'effectuer un stage au sein de l'Ambassade de France. Après 10 années passées sur place à développer les relations culturelles entre Dakar et Paris, il est revenu quelque temps en France, au Ministère des Affaires étrangères. Ses postes suivants l'ont conduit au Mali, en Côte d'Ivoire, ainsi qu'en Tanzanie, pays dans lesquels ses compétences et sa gentillesse ont toujours été appréciées et lui ont permis de faire aboutir quelques projets et connaître un peu mieux les artistes locaux qu'il défendait. Il est revenu au Sénégal pour y terminer sa carrière, quasiment en indépendant. C'est là qu'il a rencontré Salimata, en 1998, au cours d'une exposition de sculptures, ce qu'il a interprété immédiatement comme un cadeau de cette terre qu'il aime depuis si longtemps et à laquelle il souhaite être mêlé après sa mort. Marc n'avait jamais été marié auparavant.
Au début, Marc a pensé qu'il ne méritait pas un tel bonheur, puis que ce dernier ne serait que temporaire. Avec le temps, il l'a accepté, continuant simplement à s'étonner parfois que ce rêve se poursuive. En revanche, curieusement, il n'a jamais douté de l'amour de Salimata à son égard, ni de sa fidélité. De fait, elle lui a donné de nombreuses preuves de sa sincérité, qu'il n'a jamais eu aucune raison de croire feinte. Salimata a toujours souhaité travailler pour subvenir à ses propres besoins, bien qu'il l'ait assurée maintes fois qu'elle n'était pas obligée de le faire. De même, la chaleur et la douce force des cuisses que sa jeune femme continue aussi fréquemment qu'avant à enrouler autour de ses reins le touchent et le confortent. A côté, les mises en garde de ce qu'il lui reste de famille l'ont toujours laissé indifférent. Dans son bordelais natal, personne n'a jamais compris pourquoi l'Afrique avait eu ses faveurs, alors que le Ministère offrait tellement d'autres opportunités plus "civilisées" ; dès lors, il n'a jamais tenté d'expliquer comment il était tombé amoureux du Sénégal, des Africains ou de la lumière des couchers de soleil sur Saint-Louis.
Cela, il souhaite le faire maintenant. Depuis leur retour en France, il y a six mois, il travaille à la rédaction d'un livre destiné à son fils, afin de lui raconter par écrit tout ce qu'il n'aura peut-être pas le temps de faire de vive voix. Lorsque Dylan aura 15 ans, Marc en aura 77, ou pas. Marc sait bien que les hommes dans sa situation sont davantage des grands-pères dont on évoque la vie après leur mort que des pères dont la présence rassure une bonne partie du chemin. Il préfère donc prendre les devants et choisir ses propres mots pour donner envie à son fils, non pas de vivre en Afrique, mais simplement d'écouter, de regarder, et de ressentir chaque seconde comme s'il s'agissait de la plus belle. Mais Marc est fatigué. Il aime Salimata et Dylan, évidemment ; ils sont tout pour lui. Marc est fatigué parce qu'il ne dort plus, parce que les cris de Dylan l'empêchent de se concentrer lorsqu'il travaille dans son bureau, parce qu'il ne peut plus lire tranquillement, parce que son fils va trop vite pour lui, parce qu'il déchire les grandes cartes géographiques qu'il possède et qu'il aime parfois caresser, parce qu'il ne sait pas être père. Marc est triste également car l'Afrique lui manque ; Salimata a toujours voulu que son fils soit élevé en France, ce dont elle a rêvé tant de fois lorsqu'elle était enfant. Il a toujours respecté son choix, les deux ans et demi passés sur place avec Dylan n'étant dus qu'à des raisons administratives et logistiques.
Comme à son habitude, Marc s'énerve en souriant, il répète inlassablement "Ah les enfants !", levant les yeux au ciel et soupirant, prenant les caissières à témoin lorsque Dylan crie dans le chariot, ou "Oui mon chéri. Voilà les clés de la voiture. Ne crie pas, Papa arrive." Il paye ses courses avec un billet de 50 euros et rejoint sa femme et son fils dans la Classe A. Il dit : "S'il te plaît, ne crie pas mon amour, c'est Papa qui conduit" puis "Ah la la", toujours en souriant. Salimata pose sa main sur la sienne, qui tient le levier de vitesse. Marc va l'écrire ce livre mais il a le temps. Il est fatigué, c'est vrai, mais il est en pleine forme après tout.
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