J’écris depuis la terrasse en bois jaune qui nargue la mer au-dessus des rochers coupants. Les palmiers titubent dans le vent qui les saoule, l’encre sèche dans la plume de mon stylo hésitant. L’air est si lourd que les pélicans tombent tête la première sur des poissons qui somnolent. La côte se dessine à l’horizon dans la brume chaude et bleue. Je pourrais la suivre des yeux si je pouvais les ouvrir franchement. Hier après-midi, le thermomètre indiquait 35°C ; endormi au soleil, j’ai passé la nuit à déguster. Le soir apporte pourtant la fraîcheur mais les draps s’en foutent et brûlent sans relâche les peaux surexposées aux rayons de la journée. Mes nuits sont des comas successifs faits de démangeaisons et de feux secs, qui me laissent épuisé aux matins déjà lourds.
Un peu plus loin, je vois les gens qui marchent lentement le long de la route, s’arrêtent pour regarder la mer, font demi-tour et repartent, puis reviennent. Ils sont assez proches pour que je les interpelle. Je pourrais sans doute discuter un peu, leur demander de l’aide pour transporter mes affaires qui sont restées dans un container sur le port. Mais pourquoi les déranger alors qu’ils ont déjà si peu à faire ? Je préfère rester à ma table, à écouter les cris des enfants que le vent porte depuis la plage après les avoir fait surfer sur les vagues. Je l’aime bien ce promontoire. Je mange les yeux fixés sur la ligne d’horizon, guettant un signe ou un bateau, en regardant les pélicans plonger. Je ne me baigne pas, je ne me promène pas. Je reste sur la terrasse en bois jaune.
Ce blog se met en sommeil quelque temps, expression assez vague il est vrai.
01/07/2008 dans Humeurs | Lien permanent | Commentaires (16) | TrackBack (0)
En janvier prochain, mon blog aura deux ans. Deux ans pour un blog, avec tous les trucs qui passent dans les colonnes, ça doit correspondre à peu près à 20 ans pour un humain. Faisons donc un premier bilan… Quels étaient mes objectifs lors de la création de ces pages ? Au tout début, aucun. Quels sont les objectifs atteints depuis ? Aucun. Je dis qu’au moins, c’est positif car – regardez bien – les deux mots correspondent (à part la majuscule, je sais, ça m’énerve assez pour que vous ne me le fassiez pas remarquer…). Sur un blog, on met quelques mots qui sont très vite invités à laisser la place aux suivants, tout aussi éphémères que les précédents. La plupart du temps, cette rotation est préférable ; d’autres fois, on aimerait s’attarder un peu plus. Mais le blog est un lavabo dont on laisse le robinet ouvert (plus ou moins fort), sans pour autant fermer la bonde. Souvent, c’est mieux, je l’ai déjà dit. N’empêche, si Nicolas Hulot le savait… Bien. Par ailleurs, même si Typepad m’a toujours donné satisfaction, je commence à étouffer sérieusement dans ces trois œsophages dont je peux seulement changer la largeur ou la couleur. J’ai envie d’un peu plus d’air, de souplesse (fais du sport crétin…), d’écriture partagée (peut-être), d’une page d’accueil, d’un truc un peu plus classe, mieux rangé, sans que tout soit à la suite. Un peu… comment disait-on déjà… un site Internet ! Mais avec des commentaires, des photos, des textes… Ou pas. En attendant, je ne sais quoi, je photographie les nuages. Et… la conclusion ? Il n’y en a pas.
28/10/2006 dans Humeurs | Lien permanent | Commentaires (22) | TrackBack (0)
Il pouvait pas dire qu’il était surpris, les cheveux de l’autre collés entre les doigts. Depuis plusieurs années, il avait compris qu’il faudrait passer par là un jour. En venir à tuer un type pour bien se faire comprendre. Pour que les choses soient claires. Alors là, il était pas surpris, non. Juste un peu contrarié parce qu’il avait prévu un ciné pour le soir. Et là, le temps de se changer, de nettoyer ses mains et son visage, c’était foutu. L’autre continuait à se vider sans retenue, incapable de garder une contenance le crâne ouvert sur l’aile de sa bagnole. Déjà la troisième personne qui partait en courant après l’avoir regardé. Sûr qu’il allait avoir des ennuis. Sûr qu’il faudrait s’expliquer, réussir à convaincre. Perdre son temps quoi.
Y en avait des guerres, des enfants tués, des femmes violées, des innocences brisées. Ça le touchait à la télé mais dans la vie, les types qui se garaient sur les passages piétons, il supportait pas. D’habitude, il arrachait le rétro ou tordait un essuie-glace et repartait un peu calmé. Là, le mec était arrivé et avait commencé à gueuler. D’un coup de tête, il lui avait cassé le nez direct. Puis il s’était acharné en frappant son front sur le capot. Trente-deux fois exactement, il avait compté comme à la gym, en faisant attention de pas se claquer. Résultat, une bouillie qui sentait pas très bon. Et la voiture toujours à la même place. Il avait plus qu’à rentrer pour appeler la fourrière.
20/10/2006 dans Humeurs | Lien permanent | Commentaires (16) | TrackBack (0)
Aux Caraïbes françaises, la nuit tombe tôt et avec tant d’aplomb qu’on la pense à chaque fois définitive. Mélange de chants d’insectes, de froissements de palmes et de veilleuses intermittentes, elle s’installe de tout son poids sur une nature qu’elle n’effraie pas. Pour profiter pleinement des alizés nocturnes, une certaine hauteur s’impose. Une terrasse à flanc de morne, face à la mer, et l’on peut commencer à pêcher les pensées. Si cela ne mord pas, les soirs où l’imagination peine à combler le vide de la nasse, un verre de rhum peut servir d’appât. Aux fruits de préférence. Offert à cette obscurité moite, allumer un cigare, pas tant pour son goût que pour la notion qu’il donne des heures qui passent. Au creux de ces instants suspendus, le brasier qui gagne millimètre par millimètre sur la cape dorée devient la seule preuve que le temps ne s’est pas arrêté tout à fait.
Dans ce tableau éclairé aux seules bougies, oser une faute de goût, allumer la radio. Choisir une station anglophone, captée par delà les îles. Surtout ne pas chercher à comprendre et se laisser bercer par ce chuchotement venu de Montserrat, d’Antigua, de Saint-Kitts, de Tobago… Imaginer qu’il s’agit d’une conversation entre pirates, projetant l’abordage d’un navire de croisière, au sabre, ou se partageant des butins déjà accumulés. Tanguer dans le hamac, convaincu qu’un plan s’échafaude dans une crique lointaine, éclairée par la lune. Souffler lentement la fumée pour faire tousser les grenouilles dans les herbes humides. Reprendre un fond de verre et fermer les yeux. Il est alors parfois possible de voir passer à côté du hamac quelque bateau fantôme, de caresser des dauphins ou des pièces d’or et même, lorsque le rhum fait bien son travail, de nager avec une sirène aux cheveux noirs.
13/02/2006 dans Guadeloupe, Humeurs, Voyages | Lien permanent | Commentaires (12) | TrackBack (0)
Vous êtes dans votre lit. La température de la chambre est assez douce pour que l'une de vos épaules et le bras qui s'en échappe soient posés sur la couette. Vous vous réveillez dans un froissement, tout doucement. Vous ouvrez les yeux et reprenez peu à peu conscience de ce qui vous entoure. Vous regardez l'heure, il est encore bien trop tôt pour vous lever. D'ailleurs, la nuit est encore là. Vous vous souvenez alors que c'est samedi, jour où vous ne travaillez pas. Il vous revient aussi que le dimanche promet d'être doux, que le lundi est férié et que tout laisse envisager un reste de semaine en veilleuse. Vous êtes détendu. Vous vous retournez dans votre lit et choisissez une nouvelle position en refermant les yeux. Vous l'avez, vous êtes bien, vous êtes prêt à finir votre nuit. C'est à ce moment que le meilleur se produit. Vous déplacez simplement votre pied de quelques centimètres et découvrez que sa nouvelle place est encore plus confortable. Vous bougez légèrement la tête sur l'oreiller, une fois vers le haut et une fois vers le bas. Vous plaquez la main bien à plat sur le matelas au lieu de la laisser sur la tranche. Vous êtes alors complètement détendu, si vulnérable et plus fort que jamais. Vous redevenez un bébé. Vous dormez.
13/12/2005 dans Humeurs | Lien permanent | Commentaires (7) | TrackBack (0)
Il éteint les lumières dans toutes les pièces les unes après les autres. Plus aucun meuble à l'horizon, quelques traces plus claires sur les cloisons. Il a ses clés dans les mains ; elle les lui avait rendues avant de partir, un soir où il était rentré tard du théâtre. Il n'avait pas compris tout de suite. Il avait voulu argumenter, trouver une solution mais elle avait dit : "S'il te plaît". Ses pas résonnent entre les murs vides, sur les lattes décollées du parquet. Les voisins reçoivent des amis. C'est vrai que l'air est assez doux pour la saison. Il entend des rires. Dans le noir, il ouvre la porte de l'entrée et se retourne une dernière fois, comme s'il n'avait pas la force d'envisager l'avenir. C'est en fait ce qu'il laisse qui le terrifie. C'est le poids insensé de ce gâchis qui aspire sa tête. Il sait maintenant avec certitude qu'il a tout raté et surtout qu'il ne pourra jamais rien réussir. Elle lui disait parfois : "Je crois que tu n'existes pas". Et elle avait raison. Elle a toujours eu raison. Il n'a aucune réalité. Les larmes sont là mais restent encore cachées. Elles sont si denses, qu'elles ne remontent jamais au bon moment. Elles sortiront plus tard. Pour la mort d'un acteur, à l'écoute d'une chanson, pour la défaite d'une équipe… d'une façon qui paraîtra déplacée, disproportionnée mais quand même acceptable. C'est la façon qu'elles ont toujours eu de s'évader discrètement, sans attirer l'attention, de s'échapper sans faire sonner l'alarme, en évitant toute poursuite ou enquête. Il est dans la rue, les mains dans les poches. Son cœur est sec comme un caillou, il n'a plus qu'à attendre qu'il s'effrite entièrement en espérant que cela ne soit pas trop long. Ou que les maigres battements qui l'animent encore un peu l'échauffent progressivement jusqu'à le faire exploser. Une dernière fois. Vite.
23/11/2005 dans Humeurs | Lien permanent | Commentaires (36) | TrackBack (0)
Tous les dimanches soirs à l'heure d'hiver, j'attrape la nuit qui tombe pour m'en faire une couette. Ce n'est pas que je me couche tôt, alors que les ballons tapent encore dans les grilles devant chez moi ou que la nappe est encore grasse des miettes de la tarte aux abricots. Je prends cette couverture fraîche et sombre pour m'en faire une cabane invisible, dans laquelle je m'installe peu à peu, confortablement. Pour que je m'y sente bien, il me faut peu de chose : un reste de vin, un peu de pain frais, une croûte de fromage. J'ai besoin de quelques livres et de magazines glacés, pour me réchauffer. Savoir qu'il y a sur le petit écran quelques images qui pourraient m'intéresser sans me rendre plus idiot que je ne le suis déjà me plaît aussi, même si je ne les regarde presque jamais au final. Un crayon et un cahier juste à côté me sont également nécessaires. Lorsque j'ai tout à portée de main, je me sens bien, caché du monde, du lundi et de ses suceurs de roue. Bien sûr parfois, je ne parviens pas à m'installer complètement, je me cogne aux parois ou il m'est impossible de fermer la porte de mon abri. Le vent s'y engouffre alors, faisant tomber mon pain, tourner mon vin et déchirant les pages que je m'étais promises. Mais les dimanches où ma cachette est plus solide, lorsque je sens que rien ne viendra la renverser, je caresse simplement mes livres, je savoure chacune de mes gorgées écarlates, je mâche lentement mon fromage et mon quignon, je serre mon cahier sur ma poitrine. Je suis blotti contre moi-même sous ma couverture imaginaire, comme derrière un rempart infranchissable et doux. Alors, je souris. Durant quelques instants, j'oublie ce que je suis, je suis fort comme le sont les fous. Durant quelques instants, j'oublie que ma cabane est faite de vent et que le vent tombe au petit jour.
20/11/2005 dans Humeurs | Lien permanent | Commentaires (36) | TrackBack (0)
Vous êtes en pyjama, assis par terre devant la télévision. Vous pensez à Noël qui approche et aux cadeaux que vous espérez. Vous réfléchissez en retenant votre respiration mais non, vous avez été sage. Ah oui, je ne vous l'ai pas dit mais vous avez huit ans, pardonnez-moi. Sur le canapé, vos parents pensent aussi aux fêtes et chantonnent en même temps que les artistes qui défilent sur l'écran ; ils semblent heureux mais après tout, votre idée du bonheur est encore assez limitée. Les chansons et les sketches se succèdent avec rythme. Il y a un orchestre qui joue vraiment et de longs micros noirs et blancs. Les musiciens reprennent les thèmes durant les applaudissements de fin du public. Vous vous rendez compte que vous aimez bien cela. Vous avez un peu froid aux pieds mais vous ne bougez pas. Pourquoi risquer d'être envoyé au lit pour une petite question de confort ? Le présentateur annonce le chanteur suivant, qui s'avance alors, son grand sourire dévoilant de belles dents blanches qui contrastent avec le noir de ses cheveux. Il vous fait penser à votre cousin, c'est pour cela que vous l'aimez bien. D'habitude, il fait le pitre mais ce soir il chante :
Ah, vous pleurez. C'est malin, vous n'êtes pourtant plus un enfant.
16/11/2005 dans Humeurs | Lien permanent | Commentaires (17) | TrackBack (0)




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