
Que c’est bon de se glisser dans la chaleur d’un concert dont on a déjà vu une représentation quelques mois plus tôt. Savoir d’où viendront les plaisirs, s’attendre aux surprises, retrouver ses marques pour mieux les perdre. De nouveau, deux premières parties à attendre puis le ballet des techniciens qui apportent les instruments, les accordent, rangent, ajustent, équilibrent, testent, tâtonnent, chatterton. Enfin, quelques notes de guitare et, comme prévu, c’est Keep the car running qui déboule en trombe sur la foule du Forest National, scandée par la dizaine de poitrines qui lui font face. Arcade Fire est au rendez-vous et occupe déjà tout l’espace d’une scène peut-être davantage éclairée qu’à Nîmes. Quelques secondes sont nécessaires pour se remettre de la claque que provoque cette arrivée ; les yeux ne sont pas assez vifs pour saisir l’ensemble du tableau au cœur battant qui s’anime dans les couleurs chaudes. Les « Oh, Oh, Oh… » s’enchaînent car, c’est bien connu, les chansons d’Arcade Fire sont des hymnes qui rendent aussitôt patriote et fidèle.
A Bruxelles, le public, de 8 à 65 ans, reste néanmoins bien sage, plus spectateur qu’acteur, davantage sympathisant que fan véritable. Win Butler a pourtant entamé le concert en lançant dans un sourire : « Ça va ? ». Moyen, sans doute. Comme cette guitare que le leader des Canadiens ne parvient pas à entendre sur Black Mirror, ce qui le conduit à manquer quelques paroles, occupé qu’il est à multiplier les gestes exaspérés vers la console des techniciens, attitude de fou furieux qu’il compense en adressant un petit sourire à la salle dès qu’il se replace devant le micro. L’énergie, lorsqu’elle ne vient pas du public, peut sans doute être trouvée dans la tension, surtout après 11 mois de tournée. Toutefois, ces centaines d’heures passées sur les routes, souvent aériennes, ne semblent pas avoir entamé l’enthousiasme de la troupe. Chacun se donne au public et s’offre aux autres membres sans calcul, ne retenant pas son plaisir de chanter, même si aucun micro n’est à portée. C’est peut-être un détail mais ça veut dire beaucoup. Arcade Fire est une association d’ID, des identités multiples et variées qui fusionnent avec rage et envie le temps d’un concert. Régine Chassagne s’extrait de ce melting potes à petits pas, la tête levée vers un micro branché sur les étoiles. Elle chante In the backseat la voix glissante et les yeux higher.
Puis, après le morceau de bravoure que constitue Antichrist Television Blues, Power out explose au cœur du Forest National. Direction la fosse, où il fait environ 70°C de plus que sur les gradins. Les mains sont levées, les cheveux sont mouillés, une onde parcourt le sol se frayant un chemin entre les jambes qui tremblent. « Feel free to stand up and dance » lance d’abord Win Butler aux travées amorphes puis « Get the fuck out of your seats » un rien plus énervé. Soudain, un tambour, un vrai, traverse l’espace au ralenti. Il passe en suspension devant les visages qu’il touche presque, pour finir sa course aux pieds des assis. Will Butler, le frère, le suit de près, partant à l’abordage des rangés, organisant la mutinerie et le repli des badgés. L’heure de la Rebellion a sonné. Liiiiiiies ! Chanter le plus fort possible, respirer un peu, chanter encore. Rendre ce que l’on reçoit, faire partie, suer pour se glisser dans l’air qui souffle des enceintes, laisser la musique faire le ménage en soi, lâcher prise pour ne plus se reconnaître.
Déjà les rappels, la fosse devient liquide. Intervention, chantée à la lumière des étincelles, et Wake up, la bienvenue, accueillie comme il se doit, reprise à corps et à cris, à hue et à dia. Encore une fois, une dernière fois. Wake up, un fruit dont le jus se régénère sans fin, une évidence que l’on ne se lasse pas de rappeler. Mais Arcade Fire quitte la scène et ne revient plus. On n’en revient pas, non plus.
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