Au restaurant, le midi, nous avons rencontré ces deux couples de nouveaux retraités. Les deux hommes parlaient ensemble et les deux femmes faisaient de même ; parfois cependant, elles se contentaient d'écouter leurs maris. Ces derniers confrontaient leurs points de vue sur les différents rhums locaux ou sur la souplesse de la direction de leur dernière Mercedes. A côté de ces voitures de location franchement… Nous avons entendu l'un des hommes dire : "Tiens, j'ai plus que 40 minutes d'autonomie ; j'en avais 240 tout à l'heure ; j'ai bien filmé" et l'autre lui répondre d'un sourire tranchant : "Oui mais tu as raté le colibri…" Ces couples se racontaient aussi leurs souvenirs, comme cette visite de barrage qui était exceptionnellement à sec. Un barrage à sec, c'est nul normalement mais nous avons compris que face à des amis qui n'en étaient pas encore tout à fait ou qui n'en avait jamais été finalement, il était plus prudent de conserver l'avantage. L'homme a donc expliqué : "Nous avons eu beaucoup de chance (!) car ils ne vident le barrage que tous les dix ans ; les photos que nous avons prises ce jour-là sont très rares".
Lors d'une visite, nous avons croisé ce jeune couple d'amoureux. Ils marchaient en se tenant la main, se montrant tour à tour le bleu de la mer, la jolie vue depuis ce rocher, ce petit chien si mignon. Nous avons pensé qu'ils étaient encore tout frais, qu'ils ne se connaissaient pas depuis bien longtemps, que tout était encore possible. Les petits déjeuners au bord de l'eau, où l'odeur d'un croissant chaud mélangé à celui de l'air iodé suffit à transformer la journée, les longues promenades au soleil où l'un n'est pas fatigué tant que l'autre ne l'est pas, les nuits de sueurs échangées sous le ventilateur colonial. En la regardant mieux, nous avons compris qu'elle se sentait plus belle depuis qu'il n'y avait plus que son regard à lui qui comptait. Nous avons compris qu'elle avait changé sa façon de s'habiller, sa coupe de cheveux. Tout cela lui allait bien. Même si lui semblait un peu moins concerné, nous nous sommes dit qu'elle avait enfin trouvé et que la vie serait maintenant plus douce. Jusqu'à ce qu'il lui lance "Pas l'appareil photos ! Le CAMESCOPE !!", nous convainquant que malgré tout, cela ne serait pas facile tous les jours pour elle.
A une terrasse, nous avons observé cet autre couple qui venait s'installer en se tenant aussi par la main. En fait, lui la tenait par la main, comme s'il craignait qu'elle s'éloigne un peu trop. Au cours de toutes ces années, nous avons constaté que lui était toujours en jeans, pantalon et parfois chemise, cette dernière pouvant également être de coton blanc, dans tous les cas assez largement ouverte. A chaque fois, elle était habillée comme pour se rendre à un cocktail : petite robe noire, maquillage, bagues et boucles d'oreille, ongles peints et talons hauts, y compris pour se promener sur les rochers. Nous n'avons jamais trouvé qu'elle était vulgaire (mais nous avons parfois des goûts un peu…) mais juste inappropriée. En général, nous avons constaté la différence d'âge entre l'homme et la femme, même si cela n'était pas systématique ; elle pouvait aussi avoir presque le même âge que lui. Dans tous les cas, il fumait et sa voix était abîmée par le tabac. Cela, nous l'avons deviné car, sur cette terrasse, ils restaient muets tous les deux, elle tournant un bâtonnet dans sa menthe à l'eau, les yeux à l'horizon, et lui écoutant ses messages sur son portable, si longtemps que nous nous sommes demandé s'il ne faisait pas semblant.
Au fil des rencontres, nous avons appris que ce couple existait aussi "avec enfant", la différence d'âge étant alors plus fréquente. Si l'enfant en question était une fille, cette dernière était la copie conforme de sa mère : bronzée, bien coiffée, boucles d'oreille et déjà consciente du haut de ses trois ans de son petit pouvoir, qui pouvait la conduire à inonder un restaurant de ses pleurs lorsqu'il n'y avait pas de glace aux calissons. Si l'enfant était un garçon, curieusement, celui-ci était plus âgé, dix ou douze ans, et portait un collier ras-du-cou en corail à la mode dans les années 80. Les cheveux mi-longs, bronzé lui aussi, nous avons pensé qu'avec sa belle petite gueule, cela devait être assez facile pour lui en général.
Nous avons terminé cette note, nous avons posé notre crayon, nous avons relu et nous nous sommes dit que nous étions un peu toutes ces personnes à la fois, selon les circonstances. Peut-être davantage certaines que d'autres ? Oui, en effet.
à suivre
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