Aux Caraïbes françaises, la nuit tombe tôt et avec tant d’aplomb qu’on la pense à chaque fois définitive. Mélange de chants d’insectes, de froissements de palmes et de veilleuses intermittentes, elle s’installe de tout son poids sur une nature qu’elle n’effraie pas. Pour profiter pleinement des alizés nocturnes, une certaine hauteur s’impose. Une terrasse à flanc de morne, face à la mer, et l’on peut commencer à pêcher les pensées. Si cela ne mord pas, les soirs où l’imagination peine à combler le vide de la nasse, un verre de rhum peut servir d’appât. Aux fruits de préférence. Offert à cette obscurité moite, allumer un cigare, pas tant pour son goût que pour la notion qu’il donne des heures qui passent. Au creux de ces instants suspendus, le brasier qui gagne millimètre par millimètre sur la cape dorée devient la seule preuve que le temps ne s’est pas arrêté tout à fait.
Dans ce tableau éclairé aux seules bougies, oser une faute de goût, allumer la radio. Choisir une station anglophone, captée par delà les îles. Surtout ne pas chercher à comprendre et se laisser bercer par ce chuchotement venu de Montserrat, d’Antigua, de Saint-Kitts, de Tobago… Imaginer qu’il s’agit d’une conversation entre pirates, projetant l’abordage d’un navire de croisière, au sabre, ou se partageant des butins déjà accumulés. Tanguer dans le hamac, convaincu qu’un plan s’échafaude dans une crique lointaine, éclairée par la lune. Souffler lentement la fumée pour faire tousser les grenouilles dans les herbes humides. Reprendre un fond de verre et fermer les yeux. Il est alors parfois possible de voir passer à côté du hamac quelque bateau fantôme, de caresser des dauphins ou des pièces d’or et même, lorsque le rhum fait bien son travail, de nager avec une sirène aux cheveux noirs.






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